• Comment est née ton idée d’intraprise?

L’entreprise familiale est une ferme maraîchère de 7e génération dans la région de Laval. Mon père avait acheté avec un ami 5 arbres à citron par plaisir personnel. Après 2 mois, l’ami de mon père ne voulait plus des arbres et lui a dit: « Tiens Yves, mets-les dans ta serre et occupes-toi en! ». Mon père en a pris soin, et s’en servait seulement pour son usage personnel alors qu’il cuisine beaucoup. Il a ensuite débuté une forme de troc, en échangeant les citrons produits contre des repas, entre autres, au restaurant le Tocké.

Parallèlement, j’ai amorcé un DESS en entrepreneuriat. Dans le cadre du cours en création d’entreprise, j’avais effectivement à créer une entreprise fictive. Je suivais le programme dans le but de reprendre l’entreprise familiale, pas pour en créer une nouvelle. Je n’avais à ce moment-là aucun projet en tête et ça m’a pris du temps avant d’en trouver un. À un certain moment, je marchais dans la ferme et j’ai vu les arbres de citrons et je me suis dit : « Ça va être ça mon entreprise! ». Finalement, à la fin du projet et de mon DESS, j’ai vraiment mis sur pied mon projet d’entreprise, et O’Citrus est née!

Je me suis rendue compte qu’en faisant cela, j’avais retrouvé une valorisation par mon projet. Ce n’est pas celui de mes parents, c’était mon projet. Ça m’a montré que j’ai les outils et les capacités pour conduire moi-même une entreprise.

À l’époque, je me demandais si j’étais vraiment capable de reprendre l’entreprise. Mes parents l’ont fait et je me demandais si j’allais en avoir les capacités à mon tour. Ensuite, de fil en aiguille, j’ai ajouté des arbres; c’est moi qui suis allée cogner à la porte des restaurants. J’ai vraiment fait toutes les démarches, en partant « au bas de l’échelle » comme on dit. Maintenant, les restaurateurs connaissent O’Citrus et j’en suis très fière!

 

  • Quelle est ta vision pour ton projet d’intraprise, et celui la ferme familiale?

Le projet de culture de citrons ne saurait vivre sans la ferme. Je me suis servie des installations de la ferme déjà en place, de la machinerie et des outils de la ferme. Pour moi, ces deux projets-là vont en parallèle l’un avec l’autre.  Cela peut sembler bizarre à dire, mais les citrons piquent la curiosité de beaucoup de gens, des journalistes et des médias. J’en profite pour faire connaitre la ferme par la bande.

Pour moi, les citrons sont un nouveau moyen d’attirer les gens vers la ferme maraîchère. Je suis quand même de la 7e génération et le modèle d’affaires commence peut-être à s’épuiser. C’est donc un nouveau marché que je développe, pas nécessairement juste les citrons, mais plutôt la curiosité envers cette culture unique qui amène les gens à la ferme, sous forme d’agro-tourisme. Par exemple, la production télévisuelle « La semaine verte » viendra tourner chez nous un segment de leur émission la semaine prochaine pour les agrumes. Je leur ai demandé qu’on montre aussi la ferme, parce que c’est partie de là, à la base. Je vois la ferme évoluer vers quelque chose de plus expérimental, pour attirer un public différent. Je suis en train de changer toute notre vision de l’entreprise. Je crois que les entreprises maraîchères vont devoir se tourner vers l’agro-tourisme si elles veulent survivre. Seulement avoir un commerce de fruits et légumes, ce n’est plus assez pour les gens, ils veulent vivre l’expérience de la ferme.

 

 

  • Est-ce que tu te considères plus comme une « repreneure » ou une « entrepreneure »?

C’est difficile à dire, c’est une bonne question. On entend beaucoup parler des entrepreneurs, c’est super à la mode et en vogue, mais pour ce qui est du repreneuriat, on associe cela à des choses plutôt péjoratives. On entend souvent : « Oui, mais si tu possèdes cela, si tu travailles dans l’entreprise, c’est grâce à tes parents ». Malheureusement, je parle aussi à d’autres entrepreneurs qui, comme moi, reprennent l’entreprise familiale, et c’est beaucoup ce genre de propos qu’on entend.

Oui, je suis une repreneure, mais est-ce que je le dis haut et fort? Peut-être pas.

Je sais que le bout de chemin de reprendre une entreprise, et de l’amener ailleurs, autrement, c’est moi qui le fais. Est-ce que j’ai vécu la période de démarrage de l’entreprise? Peut-être que non, mais je vis autre chose en contrepartie. Se battre pour devoir assumer une idée, et revisiter et revoir des choses qui sont faites depuis 50 ans, ce n’est pas plus facile que de monter quelque chose qui n’a jamais été fait. À mes yeux c’est aussi difficile, et valorisant.

 

  • Ton entreprise est en quelque sorte une « intraprise » puisque tu utilises les ressources existantes de l’entreprise mère afin de propulser ton idée. Est-ce que cela a été fait consciemment au départ?

De façon consciente, je me suis dit que j’allais utiliser les installations et les ressources déjà en place à la ferme. Est-ce que j’appelais ça de l’intrapreneuriat? Non, mais je savais que j’allais utiliser les ressources au départ. Je n’aurais jamais été capable de construire une serre et payer le chauffage au départ; j’avais absolument besoin de la ferme.

Encore aujourd’hui dans mon plan financier, lorsque j’approche des institutions financières, cette façon de faire est difficile à expliquer. Ils ne comprennent pas comment je peux utiliser les ressources en place pour faire mon entreprise. Pour eux, il faut absolument qu’il y ait une coupure entre les deux. Auprès des banques, je dois adapter mon discours. Je présente O’Citrus comme étant une entreprise vraiment distincte. Je comptabilise un loyer, parce qu’ils ont besoin de voir au livre que j’ai des dépenses. En effet, j’ai des dépenses, mais elles sont incluses dans celles de la ferme, qui chapeaute mon projet intrapreneurial.

 

  • Comment as-tu abordé le sujet de ton entreprise/intraprise avec ton père?

La première fois, c’était dans le cadre de mon cours en entrepreneuriat au HEC; c’était alors fictif à ses yeux. Il m’avait dit : « Tu vas voir, ça ne marchera pas. ». Dans sa tête, lorsqu’il avait approché certains restaurants, ça avait plus ou moins fonctionné. Je ne sais pas comment il les avait approchés, et dans quel contexte. J’ai tout de même repris l’idée. Parce que j’étais encore à l’école, que je suis une fille dans un monde majoritairement d’hommes, et que je me suis présentée dans les cuisines et les restaurants sans vraiment d’attentes, ça m’a probablement vraiment aidé.

Je dirais que le moment où il a vraiment réalisé que ça devenait sérieux, c’est lorsque j’ai gagné ma première bourse d’honneur de 25 000$ du Gouvernement du Québec. Je lui ai dit : « Papa, je viens de gagner 25 000$ avec mon plan d’affaires de culture des citrons. » Il m’a dit : « Tu me niaises-tu? ». J’ai dit « Non, non, je te dis! ». À partir de ce moment-là, il a réalisé que ce projet pouvait être une « vraie business », et que je commençais à entrer dans la cour des grands. Avec tous les restaurants que j’avais approchés, il a vraiment pris conscience du potentiel.

D’ailleurs, il s’implique à sa façon. Nous construisons une nouvelle serre, et c’est lui qui gère cette portion-là. Même auprès de la clientèle qu’il connait bien en restauration, il me laisse réaliser mes responsabilités à moi quant à O’Citrus.  Je crois qu’il comprend que c’est un projet que j’aime et que j’ai réalisé entièrement, alors il ne veut pas trop interférer. Il me laisse ma place.