Près de 10 000 entreprises seront en vente au cours des deux prochaines années à Montréal, et entre 40 000 à 60 000 entreprises d’ici 3 ans au Québec d’après le dernier rapport de BDC. Il n’y aura jamais eu autant d’entreprises en vente au Québec.

« Parmi les entrepreneurs qui songent à se retirer de leur entreprise, un sur huit dit qu’il le fera probablement dans les 12 prochains mois. Près de 50% des entrepreneurs qui songent à se retirer de leur entreprise planifient le faire d’ici les trois prochaines années. »

 

Les ventes d’entreprise s’accélèrent, les besoins en relève aussi

Sommes-nous prêts? Y a-t-il suffisamment de relève? Sommes-nous bien préparés pour reprendre les entreprises qui seront en vente au Québec dans les années à venir?

La Banque Nationale en collaboration avec Familles en affaires | HEC Montréal, propulsées par Deschênes | Molson | Lesage, et PwC, se concentrent sur ces questions. Le 27 novembre dernier, à l’occasion du colloque annuel 2018 sous le thème « La relève… et après? », co-animé par Sylvain Lafrance, directeur de la revue Gestion, et Annie Veilleux, directrice de Familles en Affaires, les panélistes ont échangé pour démystifier les enjeux de transfert d’entreprise et identifier les bonnes pratiques pour planifier la relève.

 

Les 10 bonnes pratiques pour planifier la relève

1. Initiez la prochaine génération à se lancer en entrepreneuriat

Après avoir salué la présence des femmes dans le monde des affaires, Daniel Fortin, associé leader aux sociétés privées de PwC, introduit le défi de l’entrepreneuriat. Il faut accompagner le Québec Inc afin de répondre à la fois aux enjeux des entrepreneurs, aux questions en matière de repreneuriat et aux enjeux de la relève familiale.

 

« Le défi, c’est de planifier le futur, de voir comment on fait la passation d’entreprises et comment faire en sorte que l’économie québécoise sera encore plus forte dans 10-15 ans. » explique Stéphane Achard, premier vice-président de la Banque Nationale.

Les intentions entrepreneuriales des Québécois sont fortes, 3 fois plus élevées « en six ans, passant de 9 % en 2012 à 26 % en 2018 » selon l’indice entrepreneurial du Québec. Le marché est en croissance et les conditions sont favorables pour l’entrepreneuriat et le repreneuriat. Toutefois, « le fossé démographique impose de nouvelles approches » alerte M. Lecorne. « Selon certaines études, on manquait de repreneurs. Il y a beaucoup de départs à la retraite, pas assez de relève, mais paradoxalement aujourd’hui, l’Index du CTEQ présente 2900 acheteurs potentiels – des gens sérieux, rencontrés, validés, qui ont de l’argent et des compétences – alors qu’il n’y a que 500 propriétaires dirigeants prêts à s’afficher. » Face à ces faits, M. Lecorne constate que le défi du repreneuriat, aujourd’hui, c’est d’encourager les propriétaires « d’entreprise à annoncer leur intention de vendre leur entreprise.

 

2. Favorisez l’accompagnement des propriétaires d’entreprise avant le processus de transfert

« Nous sommes sur la bonne voie », nous rassure Luis-Felipe Cisneros-Martinez, directeur académique du Pôle entrepreneuriat, repreneuriat et familles en affaires, HEC Montréal. « Il y a une évolution des chiffres ; selon l’Indice Entrepreneurial Québécois en 2010, 27,0% des entrepreneurs avaient entamé des démarches pour reprendre une compagnie contre 61,8% en 2018. De même, en 2010, 67,6% des propriétaires voulaient prendre leur retraite et n’avaient pas de plan de transfert, en 2014 cela a baissé à 27,5% et aujourd’hui, c’est moins de 25%.  » Les propriétaires planifient de plus en plus leur départ à la retraite et sont conscients des efforts requis. Toutefois, un besoin d’accompagnement demeure et des mesures doivent être prises notamment pour :

  • Créer de nouvelles habitudes afin de convaincre les propriétaires à afficher leur intention de
    transférer leur entreprise;
  • Démocratiser le processus de transfert pour inciter les propriétaires à passer à l’action;
  • Multiplier les occasions d’échanges et de témoignages de ceux qui ont réalisé ces démarches de transfert d’entreprise;
  • Montrer la voie, démontrer le parcours à entreprendre et expliquer les facteurs clés de succès.

 

3. Préparez le transfert d’entreprise

Les panélistes ont partagé de précieux conseils à l’attention des transmetteurs d’entreprise :

  • Ne pas attendre trop tard pour entamer le processus de succession;
  • Préparer l’entreprise, mais aussi se préparer soi-même en définissant son plan d’occupation post-transfert;
  • S’avouer à soi-même où on est rendu et définir ses propres aspirations;
  • Prendre une distance pour le choix du successeur et créer un comité consultatif ou une équipe en charge du transfert d’entreprise;
  • Être patient, accepter qu’un transfert ne peut jamais être parfait et conserver une ouverture d’esprit;
  • Prendre du recul pour laisser place au successeur et y faire confiance.

 

4. Privilégiez le « stewardship » pour favoriser une vision à long terme et la conservation des valeurs familiales

« Pour moi l’entreprise familiale m’a été prêtée, et je n’ai pas le droit de m’en accaparer » affirme Martin Deschênes, à titre de CEO du Groupe Deschênes, aujourd’hui vice-président du CA. Ayant hérité de diriger ce fleuron québécois, M. Deschênes précise que son rôle est de continuer à le faire prospérer avec toute sa culture et ses valeurs familiales. Andrew Molson introduit la notion de « stewardship » où les membres de la famille deviennent des intendants chargés de prendre soin de la « maison » et ainsi de préserver les grands principes de la famille Molson. À titre de porteur de valeurs, M. Molson différencie la gouvernance et la gestion.

 

5. Différenciez les rôles de gouvernance et de gestion

Dans certain cas, la relève familiale n’y est pas. L’entreprise peut être transférée à un collaborateur, tel que l’a choisi Raymond Ouellette, fondateur du groupe Novatech. Il a préféré transférer la direction et garder la propriété partiellement. Il précise qu’il vaut mieux ne pas être président du conseil d’administration et prendre un recul envers la gestion, tout en conservant une présence. C’est ce qui s’est produit chez Bousquet Technologies, où le cédant a gardé un bureau pour être sur place. François Martin, PDG chez Bousquet Technologies et repreneur de l’entreprise familiale, précise que cette présence de l’ancien PDG était très saine. « Il ne passait aucun commentaire. Il était là 2-3 jours par semaine et jamais je n’ai eu de remise en doute ou de commentaire négatif. » explique M. Martin.

 

6. Découvrez les démarches disponibles de transfert d’entreprise

« Près de 70% des entreprises qui sollicitent le CTEQ, c’est pour du transfert externe ou hybride. On parle aussi de la reprise collective. Si on l’envisage dans un délai raisonnable, c’est tout à fait faisable. C’est une approche qui marche. Il y a des solutions financières et des fonds dédiés pour ces démarches. Pour l’ancrage régional et garder les entreprises au Québec, il y a plusieurs options » explique M. Lecorne.

Permettez-vous de sortir des clichés, précise Maxime Paulhus-Gosselin, consultant en gestion d’entreprises familiales. « Il n’est pas nécessaire de transmettre l’entreprise familiale au sein d’une relève familiale. » Privilégiez une succession hybride soutenue par différentes pratiques de transfert d’entreprise telles que le repreneuriat en équipe ou encore des opportunités d’actionnariat.

 

 

7. Inspirez-vous de la démarche de repreneuriat en équipe

« Le repreneuriat, c’est de l’entrepreneuriat : ça prend de la naïveté, de la ténacité et il faut aimer l’euphorie. » décrit David Théorêt, directeur général Roxboro. Cette entreprise familiale appartient à 5 frères et 11 cousins/cousines qui font partie de la relève. Tout a commencé, à partir d’une question : « est-ce que vous avez l’intérêt de vendre à l’externe ou à l’interne? » explique M. Théorêt. En quatre ans, ils ont établi un plan de relève et une offre d’achat, grâce à un comité de relève qui se réunissait 1 fois par mois et un accompagnement de 2 professionnels (un avocat fiscaliste et un comptable). La communication était au centre de leurs préoccupations et les valeurs de l’entreprise ont été l’élément central qui a guidé tout le processus.

8. Informez-vous sur les opportunités d’actionnariat

Pénélope Fournier et Claude Auchu, associés de lg2 ont démontré les avantages et la démarche d’un transfert d’entreprise avec une relève managériale de 19 actionnaires. L’actionnariat contribue à motiver le personnel, maintenir les talents et gérer la croissance de l’entreprise à plusieurs. Les actions ne sont pas suffisantes pour stabiliser le personnel. C’est le sentiment d’appartenance et le « fit » de culture qui créent de la valeur. « On est vraiment une équipe, et c’est là où la complémentarité est extrêmement payante et qu’elle nous amène plus loin. Il faut penser au « nous » et non pas au « je ». C’est ensemble qu’on va gagner. »

 

9. Optez pour un cheminement souple avec des conditions

Il n’y a aucun transfert d’entreprise qui se ressemble. Des cédants ont pu réaliser à la fois la réflexion et la mise en oeuvre d’actions en moins d’un an, alors que d’autres ont mis plus de 10 ans à établir l’équipe de repreneurs, tel que lg2 et ses 19 actionnaires. Dans le cas de Bousquet Technologies, il y a eu un délai d’un an entre « l’invitation » à vendre les actions et le transfert officiel entre M. Martin et son père. M. Martin a souligné qu’il y avait des conditions imposées par son père. Cela ne lui plaisait pas, mais avec du recul, il le remercie. Ces conditions l’ont amené à chercher des ressources qui lui étaient complémentaires.

 

10. Facilitez le transfert d’entreprise

Les panélistes ont porté des conseils aux repreneurs afin de faciliter le processus et d’être préoccupé par l’aspect humain du transfert d’entreprise :

  • Impliquez des gens qui connaissent l’entreprise;
  • N’oubliez pas le transmetteur trop vite; gardez en tête qu’il veut se sentir utile;
  • Conservez les traces du passé et valorisez la contribution du transmetteur;
  • Forgez votre légitimité, développez vos compétences, préparez-vous et arrimez votre vision à la culture d’entreprise.

 

IL N’Y A PAS DE RECETTE, IL N’Y A QUE DES PRATIQUES GAGNANTES

M. Cisneros-Martinez de HEC Montréal a mentionné qu’il est autant question de repreneuriat, que de management multigénérationnel. De la relève managériale aux repreneurs successoraux, du repreneuriat en équipe au modèle de transfert intergénérationnel ou encore de l’actionnariat, les pratiques en transfert d’entreprise sont nombreuses et diversifiées.

 Il existe 3 principales raisons pour lesquelles un transfert d’entreprise ne fonctionne pas : « un manque de planification adéquate, un manque d’argent et une communication déficiente ». Au-delà du processus de transfert, Annie Veilleux a conclu que « la principale cause d’échec des partenariats est le fait de ne pas partager une vision commune de l’évolution de l’entreprise au sein de l’équipe». C’est là que le capital social prend tout son sens. « Il faut se demander qu’est-ce que l’on  veut conserver comme valeurs et culture, et les faire évoluer. Chaque génération veut laisser sa trace, et c’est beaucoup dans l’intangible que cela se passe. » renchérit-elle.